
« Après les violentes émeutes de novembre, on aurait pu penser que le gouvernement allait lucidement, « républicainement » établir des constats, écouter les acteurs, sonder les causes sociales, morales et de civilisation, qui sont à l’origine de cette violence. Il aurait pris ensuite des décisions, proposé un plan global, systématique, fondé sur un consensus minimum avec celles et ceux qui, au-delà de leurs appartenances particulières, ont fait front pendant les événements, essayé de colmater les brèches, tenté de maintenir le lien ténu qui lie nos concitoyens dans les cités. Nous pensions qu’il allait prendre acte non seulement des handicaps, des retards et des manques, mais de la solidarité, de la fraternité, des compétences individuelles et collectives des populations de ces quartiers qu’on dit sensibles, pour en faire une force positive. Enfin, nous espérions qu’il ferait amende honorable en reconnaissant qu’il n’était pas raisonnable de casser les dispositifs qui marchent, pour les remettre en place quelques mois ou quelques années plus tard, après avoir démantelé les équipes et découragé les bonnes volontés. (Marques d’approbation sur les bancs du groupe socialiste.)
Au lieu de cela, vous avez regardé les événements avec les lunettes déformantes de la peur et de la dérogation au droit commun ; cet aveuglement produit aujourd’hui le petit texte stupéfiant dont nous débattons !
Petit texte, car là où il aurait fallu une palette de mesures courageuses et lisibles, bien articulées les unes et les autres, en matière d’urbanisme, d’emploi, d’activités, d’écoles, d’éducation populaire, de logements, de transports publics, de santé, de culture, vous nous livrez une série de mesures disparates, hétéroclites, totalement décalées par rapport à ce que nous venons de vivre, et sans rapport avec les préoccupations que vous affichiez ici même en novembre.
Sans rapport non plus avec vos propres annonces puisque, par exemple, les modalités d’un financement pérenne des associations de quartiers auxquelles vous aviez promis de rétablir les subventions rognées année par année, au fil des gels budgétaires et des annulations de crédit, ne figurent pas dans votre loi. Vous n’avez pas eu le temps, me direz-vous ! Mais pourquoi avoir refusé de recevoir le 20 février le collectif des associations de Seine-Saint-Denis, comme je vous l’avais demandé en décembre ici-même ?
Ce texte est de plus sans rapport avec les faits eux-mêmes puisqu’on ne sait toujours pas, à propos des événements dramatiques de Clichy, que nous n’oublierons jamais, qui a dit la vérité, qui a menti et pourquoi deux jeunes sont morts dans un transformateur un sombre soir d’automne.
[...]
Votre texte est petit, il est stupéfiant aussi, car au lieu de faire sereinement la part de ce qui marche et de ce qui ne marche pas, vous avez une nouvelle fois bricolé dans votre petit coin !
À la trappe, le collège unique de René Haby ! Au broyeur, le contrat de travail, alors qu’un rapport remis au Président de la République propose d’aider davantage les entreprises qui ont recours au C.D.I. ! Aux orties, la réglementation commerciale pour les zones franches, alors que toutes les associations de commerçants pestent contre la multiplication anarchique des grandes surfaces ! Au rencart, le Fasild et demain peut-être la D.I.V. !
Quatorze pages pour la modification du Code des impôts et une autre sur la modification du Code du commerce dans un texte sur l’égalité des chances qui en comporte quarante ! Mais pas une seule ligne sur la nécessité de remédier à l’empilement des zonages urbains, à l’aune des nouveaux territoires de coopération et de développement que sont les agglomérations, les communautés de communes, les pays, où s’invente une nouvelle gouvernance associant élus, entrepreneurs et associations.
Pas un mot non plus sur la réduction des effectifs dans les écoles élémentaires et les collèges dans les quartiers discriminés. Pas un soupçon d’intérêt pour les régies de quartiers et les activités d’économie sociale et solidaire, sur l’innovation sociale ! Pas une seule évocation de l’aide au difficile apprentissage du métier de parent !
Avez-vous réfléchi aux conditions actuelles des contrôles policiers dans les quartiers tant pour ceux qui les subissent que pour ces jeunes policiers qui doivent les pratiquer pour faire du chiffre et occuper le terrain ?
Avez-vous imaginé la façon dont l’implantation hors procédure normale de hards discounters ou de multiplex à vigiles et à chiens dans les quartiers va compromettre toutes les initiatives positives de réimplantation de vrais commerces et de vrais établissements culturels de proximité ? (On approuve à gauche.)
Non, ce qui vous intéresse, c’est une nouvelle fois de résumer en filigrane la question sociale des banlieues à celle de la pauvreté et, plus grave encore par les temps qui courent, à un problème d’immigrés plus ou moins bien choisis. Ce qui vous obsède, c’est de tenir magiquement à l’écart du droit commun tous ceux qui vous font peur parce qu’ils ne sont plus, en raison des désordres de votre propre société, dans les clous de votre civilité.
Alors vous dites : « en apprentissage à quatorze ans ceux qui ne suivent pas à l’école ! » Ne vaudrait-il pas mieux réfléchir à la réaffectation des moyens pour une école plus attentive aux différences de populations, de rythmes, et de cultures ? Vous dites : « Un contrat précaire, c’est mieux que rien pour ceux qui ne trouvent pas de travail ! » Ne vaudrait-il pas mieux penser aux nouvelles activités socialement et écologiquement utiles qui pourraient, dans le cadre du privé comme du public, être soutenues ? Qu’avez- vous fait du travail de Mme Guinchard-Kunstler pour consolider les métiers de l’accompagnement des personnes dépendantes ? (« Eh oui ! » sur les bancs du groupe socialiste.)
Vous dites : « Hors des allocations familiales, les parents démissionnaires ! » Ne vaudrait-il pas mieux aider les parents à faire face avant qu’ils ne sombrent et autrement qu’en les culpabilisant en permanence ? Vous avez entendu, comme moi, ces témoignages poignants de femmes seules, élevant des enfants qu’elles laissent seuls tôt le matin, tard le soir pour aller nettoyer les bureaux dans lesquels nous travaillons. (Applaudissements sur les bancs socialistes.) Leur angoisse n’appelle-t-elle rien d’autre que du paternalisme culpabilisateur ?
Vous dites : « Au tribunal, les auteurs d’incivilité ! ». Ne vaudrait-il pas mieux multiplier les lieux de prévention, en restaurant par exemple les moyens de la police de proximité, de négociation, de médiation, de traitement des conflits d’usage ou de voisinage ?
Ne donnerez-vous donc pas raison au maire de Clichy qui attend, depuis des années, un commissariat au cœur de sa ville ?
Plutôt que de prévenir et d’éduquer, vous séparez, vous inventez une nouvelle case, vous punissez, vous mettez « en dehors du jeu » ! Oui, vous démolissez le lien social comme vous organisez des spectacles pyrotechniques de destruction des barres d’immeubles sans reconstruire ne serait-ce qu’un nombre équivalent de logements, comme l’indique l’intéressant rapport 2005 de l’observatoire des zones sensibles urbaines.
Il est donc logique, juste et légitime que des milliers de jeunes descendent dans la rue pour dire la colère que leur inspire votre contrat première embauche !
Le Premier ministre a dit qu’il écoutait les manifestants mais aussi ceux qui ne manifestaient pas. Je constate, à la lecture d’un texte dont on nous dit qu’il en est le seul inspirateur, qu’il écoute peut-être mais qu’il n’entend pas ceux qui demandent le rétablissement de l’allocation de solidarité spécifique pour les chômeurs en fin de droits, ceux qui attendent qu’on mette enfin un terme à des baisses d’impôt injustes pour financer les mesures demandées avec insistance par les associations de lutte contre la pauvreté, ceux qui suggèrent la mise en place d’une sécurité professionnelle tout au long de la vie, en prenant en compte les temps de formation, de travail, de chômage et de retraite, ceux qui considèrent que le moment est venu de changer le regard de la société française sur les étrangers qui y vivent.
Je songe au droit de vote des résidents étrangers aux élections locales et consulaires, à la régularisation des sans-papiers dont beaucoup travaillent clandestinement dans les ateliers du Sentier, les cuisines des restaurants, les chantiers de bâtiment. Je préférerais que les employeurs paient des cotisations ! Je songe aussi à la suppression effective de la double peine...
Je redoute, les mêmes causes produisant les mêmes effets, que nous n’ayons à reparler dans quelques mois, malgré nos efforts, des mêmes phénomènes. En pire, hélas.
La politique de la ville ne supporte ni les bons sentiments, ni l’amateurisme. Elle exige de la ténacité, nécessite une réforme profonde de la fiscalité locale et la mise en place d’une solidarité effective entre les territoires. Nous avons tous voté la réforme de la D.S.U, mais elle porte sur 5 % des dotations.
« Et vous, qu’avez-vous fait ? », me rétorquerez-vous.
[...]
J’ai pour ma part passé des nuits au Sénat, confrontée à des guérillas au regard desquelles celle d’aujourd’hui apparaît bien bénigne...
Du reste, vous ne vous défausserez pas en nous mettant en cause ; vous avez bénéficié depuis quatre ans d’une configuration sans équivalent : un président de la république élu à une majorité record, majorité absolue à l’Assemblée nationale, et - presque - au Sénat, pas de cohabitation... Devant l’Histoire, personne ne vous trouvera d’excuse. (Applaudissements à gauche.) »









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